Interview avec Clara Bellar

Interview parue dans Les Plumes de LAIA n° 27, décembre 2014

Depuis le printemps 2014, les salles de cinéma proposent à l’affiche le film Être et devenir, un documentaire sur un sujet inédit : les apprentissages autonomes. Nous sommes allés au-devant de Clara Bellar, réalisatrice du film : de l’idée originale aux choix des familles, des difficultés rencontrées aux réactions des spectateurs, elle nous fait découvrir une partie des coulisses du film.

 

Etre et devenir - Film documentaire sur les apprentissage autonomes

Qu’est-ce qui vous a incitée à réaliser ce film ? Quel était votre objectif ?
Clara Bellar : Je souhaitais mieux comprendre comment se passaient les apprentissages sans scolarisation. Pour les familles qui suivaient les cours du CNED ou d’autres méthodes d’apprentissage, c’était simple d’imaginer la vie sans école. Mais pour les apprentissages plus informels, c’était un concept très nouveau pour moi. C’est donc ma quête et ma découverte de cette forme d’apprentissage, de laquelle découlent souvent d’autres choix de vie. J’ai aussi découvert que dans des pays où l’école n’est pas obligatoire, comme la France et l’Italie, peu de personnes le savent, or la liberté de choix n’existe pas si l’information n’est pas disponible. Moi-même, je l’ignorais il y a encore peu de temps. Et dans les pays où ce choix est illégal, comme l’Allemagne, l’Espagne et le Brésil, il m’a semblé utile que la question soit évoquée, car ce sont des pays où si un enfant est en souffrance à l’école, les parents n’ont pas la possibilité de l’en retirer. J’ai été invitée le 3 octobre dernier à l’université de São Paulo qui, pour la première fois, a accepté de parler publiquement de déscolarisation dans le contexte d’une projection du film.

Comment vous êtes-vous documentée sur le sujet avant et pendant la réalisation du documentaire ?
C. B. : J’ai énormément lu, avant même de savoir que je ferais un film sur le sujet. Mon père s’inquiétait et disait : « Tu ne lis que des livres sur les bébés et les enfants ! » C’est fou comme on peut dévorer quand on est intéressé, l’apprentissage ne s’arrêtant pas avec l’arrivée à l’âge adulte… J’avais un bébé et peu de temps pour travailler, mais je lisais la nuit. Pendant la réalisation, une rencontre me menait à une autre, et chaque personne rencontrée venait avec de nouvelles sources et ressources.

Comment avez-vous choisi et sélectionné les familles qui ont participé au film ?
C. B. : Avant tout, ce sont elles qui m’ont choisie, qui ont entendu parler du projet et sont venues vers moi. Beaucoup de familles s’étaient senties trahies auparavant lors de la diffusion de leurs interviews, avec des témoignages pris hors contexte et détournés de leur sens, et n’avaient pas envie de témoigner. Témoigner de choses si personnelles devant une caméra sans savoir ce qui sera fait de cela, demande du courage et de la confiance. Puis, au montage, il y a eu des choix très difficiles à faire, et les témoignages jugés les plus forts et pertinents par mes deux monteuses sont restés.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées lors du tournage, puis lors de la sortie du film ?
C. B. : C’est lors de la post-production que le manque de ressources s’est fait sentir (pas moyen d’espérer des subventions ou des préachats de chaînes pour un sujet aussi politiquement incorrect en France) et que les difficultés d’ordre financier ont pesé. J’ai dû lourdement m’endetter pour mener à bien le projet. Pour ce qui est de la sortie, il y a souvent un spectateur dans la salle pour qui le film est douloureux à voir et qui passe par des émotions très fortes de tristesse, puis de colère, pour en arriver finalement à l’espoir et l’enthousiasme, car ce n’est jamais trop tard pour réparer ses relations. Mais lors de l’étape « colère », il m’arrive de recevoir une violence assez forte dans la figure. C’est ce qu’un spectateur à Perpignan a attribué au syndrome de Stockholm.

Selon certains spectateurs, le documentaire donnerait une image faussée du profil socio-culturel des familles non scolarisantes, nombre de familles n’étant ni financièrement aisées ni artistes. Que répondez-vous à ces critiques ?
C. B. : Les enfants non-scolarisés que je rencontrais passaient beaucoup de temps dehors, dans la nature, par rapport à leurs camarades scolarisés, alors qu’on les imagine souvent enfermés « à la maison » et coupés du monde. J’ai voulu être en cohérence par rapport à ce décalage, et avoir une harmonie visuelle. J’ai donc filmé les interviews dehors, dans la nature, et c’était la plupart du temps des jardins publics. Toute cette belle nature donne une impression d’aisance. Par ailleurs, ils sont heureux, bien dans leur peau, et cela « fait riche », bien que ce soit donné à tous de faire ce travail sur soi. Je me rends compte aujourd’hui de ce malentendu, mais c’est seulement lors des projections publiques qu’il est apparu. Cette question fera sourire certaines familles particulièrement démunies financièrement, qui ne soupçonnaient pas combien leur joie de vivre les faisait paraître riches ! La question de la variété des revenus est largement évoquée par Michael Tavaler (voir encadré dans le magazine), mais comme il s’agit d’un film sur les apprentissages et pas sur l’économie, nous n’avions pas jugé nécessaire de nous étendre davantage. Pour ce qui est des artistes, vous avez pu voir chez les parents un maçon, un employé de librairie, un électricien, un informaticien, plusieurs enseignants. Chez les adolescents, une étudiante en biologie (Sorbonne), une étudiante en sciences politiques (celle qui veut être ministre), un étudiant en économie (Oxford). Il est certain que les scènes de peinture ou de musique sont plus cinématographiques, et qu’il n’est pas aisé de filmer un étudiant en train de faire de l’économie. Ce n’était pas un projet facile à mener, et je suis heureuse d’avoir pu le réaliser afin de faire connaître et de banaliser ce choix de vie si incompris.

Avez-vous d’autres projets en lien avec l’éducation ?
C. B. : Oui, passer beaucoup de temps avec mes enfants. Ce film nous apporte de belles rencontres à nous tous, mais il prend beaucoup du temps que je passe normalement avec eux.

Propos recueillis par Karine Povert

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